Coconstruction : ce que le mot promet, ce qu'il exige vraiment (et ses faux-semblants)

La coconstruction désigne un processus volontaire et formalisé dans lequel des acteurs, placés sur un pied d'égalité, travaillent ensemble à atteindre un but commun et aboutissent à un accord reconnu par tous. Il peut porter sur un diagnostic, un projet, une politique ou une méthode. Le terme est aujourd'hui partout, du médico-social aux collectivités, et sert parfois à habiller de simples réunions d'information. Voici comment le définir, l'écrire, le distinguer de ses voisins et le mettre en pratique.
Définition et orthographe : poser les bases
Les cinq critères qui font une vraie coconstruction
Pour parler de coconstruction, il faut réunir plusieurs conditions. Le processus est volontaire : personne n'y est contraint. Il est formalisé : il repose sur un cadre, des étapes, des règles connues de tous. Les acteurs sont sur un pied d'égalité, c'est-à-dire que la parole d'un usager ou d'un habitant pèse autant dans la discussion que celle d'un expert ou d'un décideur. Ils poursuivent un but commun. Enfin, la démarche débouche sur un accord ou compromis que chacun reconnaît. Si l'un de ces éléments manque, on est probablement face à de la consultation ou de l'information, pas à de la coconstruction.
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Le Centre de transfert pour la réussite éducative du Québec (CTREQ) ajoute une nuance intéressante : les acteurs y sont considérés comme des apprenants compétents et réflexifs. Chacun apporte un savoir, et chacun accepte de le remettre en question au contact des autres.
Coconstruction ou co-construction ?
Les deux graphies circulent. La norme française, et celle de l'Office québécois de la langue française, privilégie l'écriture sans trait d'union : le préfixe « co » se soude au radical, comme dans « coopération » ou « coordination ». Le trait d'union reste courant dans les publications académiques, où il met en évidence l'idée de « construire avec », sous l'influence de l'anglais. Dans un texte courant, écrivez donc « coconstruction » ; si vous citez un auteur qui écrit autrement, respectez sa graphie.
Coconstruction, coopération, concertation : ne pas tout confondre
Des notions voisines, des logiques différentes
La coordination repose sur des règles formelles : chacun sait ce qu'il doit faire et quand. La coopération, elle, est un construit issu de jeux stratégiques entre acteurs ; elle ne se décrète pas, on peut seulement créer les conditions pour qu'elle émerge. La concertation et la consultation recueillent des avis, mais la décision finale reste généralement chez celui qui les a sollicités. La coconstruction va plus loin : la décision se négocie et se produit à plusieurs.

| Notion | Qui décide ? | Rôle des participants |
|---|---|---|
| Consultation | Le porteur du projet | Donner un avis |
| Concertation | Le porteur, après échanges | Débattre, proposer |
| Coordination | Règles préétablies | Appliquer et articuler les tâches |
| Coopération | Émerge des interactions | Agir ensemble sans cadre imposé |
| Coconstruction | Les acteurs, par accord | Concevoir et décider à égalité |
Une question de degré : l'échelle d'Arnstein
L'échelle de participation proposée par Arnstein en 1969 aide à situer ces pratiques. En bas, l'information et la consultation donnent peu de pouvoir réel aux participants. Plus haut, le partenariat et le pouvoir partagé en donnent davantage. La coconstruction se situe sur ces degrés supérieurs. Elle est donc plus exigeante que la participation : on ne peut pas la déclarer, il faut accepter de partager une part du pouvoir de décision.
Où la coconstruction s'applique-t-elle ?
Social, santé, environnement, jeunesse
Dans le médico-social, la loi n° 2002-2 a renforcé les droits des usagers, et l'ANESM, dans ses recommandations de 2008, présente le dialogue régulier comme base de la coconstruction du projet personnalisé : la personne accompagnée participe directement à la définition de son projet. Dans la santé, la loi du 21 juillet 2009 a créé les agences régionales de santé (ARS, mises en place en 2010) et l'ANAP, qui promeuvent des approches collaboratives dans le système de santé. En matière d'environnement, le Grenelle de l'environnement, tenu en septembre et décembre 2007, a réuni autour d'une même table des acteurs aux intérêts parfois opposés. Côté jeunesse, la recommandation CM/Rec(2012)2 du Conseil de l'Europe reconnaît un droit de participation aux moins de 18 ans. Enfin, en innovation sociale, le CTREQ et le Réseau québécois en innovation sociale en font un principe de la recherche partenariale.

Le cas du bâtiment : un sens à part
Si vous cherchez « coconstruction » pour un projet immobilier, le mot prend une acception sectorielle. Le modèle séquentiel classique enchaîne conception, appels d'offres, puis construction, chaque intervenant travaillant en silo et se protégeant juridiquement, au détriment de l'efficacité. Cela engendre retards et dérives budgétaires. La coconstruction propose de réunir dès l'amont maîtrise d'ouvrage, maîtrise d'œuvre et entreprises, selon l'idée de construire ensemble plutôt que les uns contre les autres. Le principe est le même que dans le social : décider ensemble, tôt, avec des règles claires.
Mettre en place une démarche, étape par étape
Un déroulé réaliste
- Clarifier le but commun : que veut-on produire (diagnostic, projet, politique, méthode) et sur quoi la décision portera-t-elle réellement ?
- Identifier les acteurs concernés : usagers, citoyens, élus, professionnels, experts. Vérifier qu'aucun ne manque et qu'aucun n'écrase les autres.
- Définir les règles du jeu : calendrier, modalités de décision, place de chacun. C'est le « dispositif » dont parlent les chercheurs comme Foudriat.
- Organiser des temps de dialogue réguliers : ateliers, groupes de travail, avec un facilitateur qui anime sans orienter.
- Négocier et formaliser l'accord : consigner ce qui est décidé et ce qui reste ouvert.
- Évaluer et ajuster : revenir sur le processus lui-même, pas seulement sur le résultat.
Le facilitateur, un passeur de relais
Un angle rarement évoqué : une démarche de coconstruction fonctionne comme une course de relais. Le résultat dépend moins de la vitesse de chacun que de la qualité des passages de témoin entre les séances, entre les professions, entre les langages. Un atelier brillant dont les conclusions ne sont ni consignées ni transmises à la séance suivante laisse tomber le témoin. Concrètement, prévoyez un compte rendu court validé par les participants, un référent pour chaque décision prise, et un rappel systématique de ce qui a été tranché avant de rouvrir un sujet. C'est souvent là, dans les interstices entre les rencontres, que la démarche se gagne ou se perd.
Avantages, limites et pièges à éviter
Ce que la coconstruction apporte
Lorsque les décisions sont prises à plusieurs, elles gagnent en légitimité : les personnes concernées se les approprient plus facilement. Le dialogue régulier réduit les conflits, et la confrontation des savoirs, y compris ceux issus de l'expérience, améliore la pertinence du projet. Dans le bâtiment, l'enjeu est aussi de prévenir retards et dérives budgétaires.
Ses limites, et les faux-semblants
La démarche demande du temps et une vraie disponibilité des participants. Elle se heurte aux rapports de pouvoir : l'égalité affichée ne suffit pas si certains maîtrisent le vocabulaire technique ou détiennent le budget. Le piège le plus courant est la participation de façade : on invite, on écoute, puis on décide seul. Pour s'en prémunir, annoncez dès le départ ce qui est négociable et ce qui ne l'est pas, et vérifiez que l'accord final reflète réellement les échanges. Une coconstruction qui n'a pas de prise sur la décision n'en est pas une : c'est de la concertation, et mieux vaut l'assumer comme telle.
Méli Communauté